Philippe Mathy,

écrivain, poète,

1998.

Texte écrit en 1998 par l'écrivain belge Philippe Mathy à l'occasion de ma toute première exposition personnelle

au Foyer socioculturel d'Antoing,  présentant deux séries d'images : "L'homme et l'animal" et "Institut Montfort". 

Un texte que je relis encore aujourd'hui comme un cadeau.

 

 

 

Aucun montage dans le secret de la chambre noire, aucune mise en scène sur le terrain : est-ce à dire que l'objectif se contente  de reporter, comme un journaliste en qui sommeille parfois un voyeur? Non.  Le regard est autre : il ne reporte pas, il porte.  L'obturateur s'ouvre non pour prendre mais pour réfléchir.  A la source, une attention, le don d'un accueil, d'une ouverture à la vivacité des liens, à la solitude aussi.  Les thèmes en témoignent. 

 

 

Les liens. Non pas l'homme et l'animal mais le compagnonnage de l'être humain, les présences partagées  : territoire privé, objets d'industrie, naissance, enfance, nourriture, mort.  La ferme s'ouvre pour nous rappeler notre commune condition, sans pathos, avec un regard d'amour pour ceux qui gardent les pieds sur la terre à laquelle retourne le sang de notre venue, de notre départ.  Car l'amour n'évacue pas le provisoire : notre terre est un asile. 

 

 

Asile.  La page s'agrandit qui nous convie à ne pas ignorer la marge.  La froide ordonnance géométrique issue du carrelage, des portes et des fenêtres, des couloirs, des radiateurs et du mobilier ne peut éteindre le mystère des visages, la brûlure de la mélancolie, de la solitude. Visage, chemin du regard, de l'intériorité.  Ici encore, l'oeil écoute, réfléchit, tente un accord avec le visible : délier le vêtu, l'apparence pour nouer le vécu.

 

 

Les photographies d'Isabelle Detournay nous confient leur dessein. Elles ne dévisagent pas, elles envisagent, prennent corps loin de ce qui défigure, se réduit au décor.  Cette visée prend le chemin de l'humble, du peu.  Elle épure le consentement, décante en nous la force d'être libre, nous invite à aimer. C'est beaucoup. 

Isabella photo podoum !

de Viviane Guelfi,
historienne de l’art.



Mai 2006


La photographie donne à voir une découpe du monde. Elle permet de saisir un morceau du quotidien sans avoir nécessairement recours à une mise en scène. Peu après la naissance de la photographie, des peintres se remettent en question. Cette découpe permit à la peinture d’échapper à la construction perspective et rendit possible la liquidation de l’illusionnisme.  Dès lors, cet art a pu privilégier la surface et la matérialité picturale. Depuis la photographie et la peinture ont construit d’autres unions : la photo comme carnets de notes du peintre, la photographie comme référent… Une école de photographie a imité pendant un temps la peinture. Par contre, bien avant 1940 et dès le début des années 50, certains photographes ont choisi de faire de l’image une « prise directe », ils photographient la rue, le quotidien, l’ordinaire et donnent de la dignité aux anonymes.  Une nouvelle esthétique naît. Les photos sont en noir et blanc, les photographes sont à l’écoute des gens et des choses. Ils proposent des images fortes qu’ils présentent souvent à bords vifs. Le hors champ prend toute son importance et décline une réflexion sur la condition humaine.  Les oeuvres d’Isabelle Detournay s’inscrivent dans cette filiation.





Les photos  prises dans les Marolles et à la ferme sont les témoins d’une mémoire et d’une sauvegarde d’une culture en voie de disparition. Elles sont aussi le signe d’un très grand respect pour les hommes.  Si l’objectif permet d’envisager un portrait, le résultat photographique prend une dimension subjective. Les moyens pour y arriver témoignent de la très grande discrétion d’Isabelle et de ses exigences éthiques.

Comment s’y est-elle prise pour donner à voir des moments aussi authentiques ?
Isabelle Detournay utilise un appareil 6x6. Aucun de ses portraits n’a été volé. Isabelle passe du temps avec les gens. Son appareil est l’outil qui va permettre de mettre en mémoire les attaches solides qui se tissent entre les personnes. L’artiste investit d’abord les lieux, lorsqu’elle en fait partie alors et seulement elle actionne le déclencheur. Elle s’absente un moment pour se concentrer sur le verre dépoli de la fenêtre de son 6x6. Celle-ci contribue sans aucun doute à cette oscillation où la photographe se tient en retrait et en éveil des choses. La photo se fait. L’image donne à voir une quête de vérité.


Ce cheminement est complexe, Isabelle archive, sauvegarde et a le désir d’accéder par le portrait à la profondeur des êtres. Elle revient sur les lieux. Ceux-ci évoquent parfois des souvenirs : l’enfance, les êtres chers. Elle prend le temps et passe des moments suffisants avec les hommes et les femmes qu’elle apprend à connaître. Elle serre au plus près le cadrage, abandonne parfois le noir et blanc ( « El cares »,

« Majorettes ») pour une couleur carnée et laiteuse déjouant ainsi la manière « noire » de l’esthétique de Family of Man.





Elle se fraye un chemin, remet en question les modes, fuit le sensationnel. Si elle cherche une esthétique, elle la trouve en fréquentant les gens du peuple, sa photographie met au point un art populaire. Passionnée par l’humain, par leur existence, Isabelle Detournay cherche à évacuer du répertoire photographique toute notion de «  photo journalistique ».


Isabelle voyage en Inde réalise des séries d’images dans un centre psychiatrique à Oustéri, en Inde du Sud, depuis 1999.  Partageant les activités quotidiennes de cette communauté humaine, elle y fait tout d’abord des photos en noir et blanc des patients et du personnel.  Ils travaillent au champ, ramassent le foin, vont à la fontaine, lavent, se baignent, partagent un repas, font la sieste.  Les photographies témoignent d’une vie collective où la nature luxuriante s’oppose à l’architecture en béton, banale et géométrique. Un engagement humain très fort sous-tend les portraits pris lors des activités dans le jardin, la mélancolie et la solitude animent les visages des êtres qui arpentent les espaces en béton. Ayant fait connaissance, Isabelle noue un lien de proximité  avec certains de ses modèles. Quelques personnes lui offrent de véritables dons qu’Isabelle accueille humblement.





Elle enclenche l’obturateur,  surprise par le regard d’un homme assis sur un lit métallique, elle scrute son visage dans l’espace rectiligne du centre, cadre le portrait d’assez près, elle laisse la place au hors champ pour amener l’ouverture. Chaque année, Isabelle réalise plusieurs portraits d’Anitha, une relation intense s’est construite avec une très grande aisance grâce aux visites successives d’Isabelle. Cette fois-ci, elle saisit le mouvement de son corps, la matière de sa robe marron permet de détacher la texture de la terre tandis que le bleu du ciel concentre notre regard sur sa chevelure argentée.





Une photo prise encore dans les jardins, montre le visage de Rani qui a caché ses yeux avec deux colombes. Cette substitution rend le visage d’autant plus présent. L’absence du regard permet d’aborder le portrait dans sa dimension intérieure et nous écarte de son enveloppe formelle.  Une autre image devient tactile, le cadrage est de plus en plus physique, l’image donne à voir la matière et le plaisir du bain.

La photographe a abandonné le noir et le blanc pour une couleur douce et un très grand format. Pour Isabelle, chaque portrait est une histoire, est une personne qu’elle photographie pour lui accorder une trace de vie à part entière. Elle a réalisé des portraits d’individus avec leurs peurs et leurs joies, arrivés parfois sans nom, ils font désormais partie d’une collectivité.


Revenue l’été dernier à Oustéri, les projets du centre ont évolué, des subventions sont arrivées, une ferme est en activité, des animaux mettent bas. La ferme produit et vend. Quelques pensionnaires connaissent l’importance du cheptel.  Isabelle est venue faire un atelier. Elle a acheté un déclencheur à distance, sur la route, pour réaliser des portraits photographiques. Cette fois-ci, les patients réaliseront leurs autoportraits.  Isabelle choisit un mur plus ou moins neutre, observe la lumière et décide de travailler chaque fin d’après-midi. La séance a lieu pendant une heure et quart. Elle improvise et fait placer des réflecteurs confectionnés de draps blancs, une table sert de pied photographique, un sceau de chaise.


Le travail commence. Toutes les fins d’après-midi, les patients installent le studio de plein air, il est devenu un dispositif. Il sert de cadre à la séance. Celui qui le désire vient seul ou accompagné, actionne le déclencheur. Certains se prennent au jeu et reviennent. Ils donnent à voir leur image à eux-mêmes, à l’autre qu’ils sont pour eux-mêmes. Chaque portrait dégage une très grande humanité. S’ils reviennent, celui qui tient lieu d’autoportrait est souvent le premier. On y lit l’hésitation, l’homme se cache et en se cachant se montre. Les photos suivantes sont faites d’attitudes d’ouverture, d’un corps plus gesticulant, parfois il prend la pose.  Le cadre qu’Isabelle a mis en place, produit des images qui, par la présence de ce dispositif, pourraient nous ramener au tableau perspectif.





Mais la photographe a tendu le déclencheur et un lieu de parole s’est ouvert pour les habitants d’Ousteri. Chacun est venu l’enclencher. Certains de ces portraits sont là grâce à la vivacité des liens qui existent entre eux. Le hors champ très important, est fait d’une infinité de connivences avec les personnes. Lorsque quelqu’un s’installe dans le dispositif, il devient l’intermédiaire des rires, des cris, de l’excitation de la collectivité. L’autoportrait existe alors grâce au hors champ  et à la position que tient Isabelle.





Le cadre aurait pu ramener la photo à la dimension d’une image spéculaire, le dispositif  à un portrait de studio qui aurait pu rivaliser avec la peinture illusionniste.  Mais la photo s’est  produite dans un écart. Elle  aurait pu mettre l’individu au centre de la scène. Le portrait serait alors une image  de soi avec toute la valorisation de l’ego, mais les personnes qui sont venues ne sont pas centrées sur elles-mêmes, elles font partie d ‘une culture où la richesse de la vie n’est pas axée sur le paraître, aussi viennent-ils montrer qu’ils s’amusent, qu’ils ont peur, que des préoccupations très profondes les animent.  Ils se photographient avec une vache qui symbolise la divinité et est signe de fécondité et de fertilité. Les animaux ont beaucoup d’importance dans les activités quotidiennes à Ousteri. Le travail journalier a permis de renouer avec le fondement de la culture indienne. La présence de la vache pose aussi la question de l’origine. C’est en cela que le projet d’Ousteri est thérapeutique et que les photographies d’Isabelle Detournay mettent à nu pour chacun l’exigence difficile de vivre la vérité.


Il y a quelques années, Isabelle a photographié une fillette à Ousteri qui était venue passer deux jours de vacances, la plupart des portraits de Shalini ont été  récoltés dans les jardins.  L’un d’entre eux surprend, la fillette s’est munie d’une fleur-appareil photos. Son œil devient fleur mais aussi objectif photographique. Par jeu, elle mime la photographe et, dans le même mouvement, elle dit : « Isabella, photo podoum ! », Isabelle assez de photos !  Le résultat est magnifique, il questionne un certain type de portrait, qui photographie qui ? La fleur en lieu et place de l’œil ouvre une dimension poétique à l’image. La parole vraie de l’enfant, assez de photos et la création de la fleur-appareil photo sont là pour mettre en retrait  sa propre image et questionner plus en profondeur son être. Le portrait serait cette distance.



 

Isabelle cherche, va  à la rencontre de liens toujours plus authentiques qui sont indispensables à la communauté humaine mais aussi à ce chemin qu’elle s’est frayée et qui est devenu sa démarche artistique.

Fragments et chamboulements

Rencontre avec la photographe Isabelle Detournay 

 

Sabine Panet, auteur.  Paru dans le journal "Axelle" de nov 2013.

Les images d'Isabelle Detournay racontent l'histoire de femmes et d'hommes de milieux populaires, des Marolles à l'Inde, de Tournai aux Etats-Unis. D'égale à égale, cette photographe belge collecte patiemment des fragments d'existences souvent difficiles et souffrantes, mais jamais pitoyables. (...). Dans les yeux et dans les attitudes des patients, Isabelle Detournay convie notre humanité commune et nous invite à poser un regard sur nous-mêmes. Morceaux de routes et bouts de vie.

 

 

Photographe assise sur le vrai, Isabelle Detournay trace sa route en témoignant de celle des autres, récoltant des bouts de vie de bouts du monde, tissant autant d'infinies variations sur l'humain. Ce qui intéresse Isabelle Detournay, ce sont les gens. Ils la chamboulent. Elle aime ce mot. Elle n'a pas peur du chamboulement. Les gens la déroutent, et c'est tant mieux. Isabelle Detournay est plus à l'aise dans les chemins de traverse que sur les rails lisses des grandes lignes.

 

« Dans la photo, aller à la rencontre des gens, cela paraît basique mais ça ne l'est pas. Pour moi, c'est maintenant évident, mais lorsque je débutais, j'ai un peu complexé avec mes photos d'assistante sociale », rit-elle. Ce n'est pas elle qui qualifiait ainsi ses photos, mais à la façon amusée qu'elle a d'en parler, on comprend que faire des « photos d'assistante sociale » est plutôt une démarche qui s'impose à elle, qui lui donne ce regard grand ouvert et ces pupilles pétillantes. Elle a une façon de considérer le monde et de le questionner d'égale à égale, à la même hauteur que les personnes qu'elle photographie. Elle se poste en face d'eux, harnachée d'un costaud appareil argentique, le flash en oriflamme.

 

« Pour moi, c'est important d'assumer l'appareil photo, dans une société où l'on se cache en même temps que l'on communique avec le monde entier. Je n'ai pas de zoom, je dois être près des gens, à environ un mètre d'eux. Je n'ai pas le choix. Je fais avec ce que j'ai, cela me force à être créatrice. »

 

Pour viser, elle doit baisser les yeux, et non pas attaquer frontalement. « Au début, exposer me semblait prétentieux »« A 18 ans, j'ai fait de la photo en cours du soir, et quand j'ai découvert un tel moyen d'expression, ça m'a chamboulée tout à fait. Ma photographie ne vient pas spécialement de l'amour pour l'appareil photo. J'étais une enfant très timide et silencieuse, je pense que la photo vient plutôt de là. Tu emmagasines beaucoup, et puis tu exprimes des choses, autrement. La photographie est toujours une histoire de regard sur le monde, un regard que l'appareil est là pour enregistrer.

 

Pour moi, être vraie est lié à cet apprentissage de l'expression de soi. Je n'ai aucun message à travers mes photos. Au début, même les exposer me semblait prétentieux. Et puis je me suis rendue compte que cela pouvait être un moyen de communication : les gens me parlent de mes photos avec leurs propres mots, ou y voient des choses que je ne me formule pas. Je suis encore sur ce chemin : je progresse, je conscientise ce que je fais. Mais si je continue, c'est parce que j'apprends toujours. »

 

 

 

 

Futilité du carton à dessin

 

Isabelle Detournay suit donc d'abord des études d'assistante sociale, mais son appareil photo la démange. Elle enchaîne avec la photographie à La Cambre, où le carton à dessin de rigueur calé sous son bras lui donne une impression de futilité. En même temps, elle continue à être bénévole auprès de personnes handicapées physiques et mentales. « Je n'y allais pas dans une idée de charité chrétienne, mais vraiment parce que cela me remplissait et me donnait une consistance. » Il fallait qu'elle soit un peu chamboulée !

 

Elle a ainsi vécu avec, puis photographié – car pour elle les deux sont liés, et dans cet ordre-là : les patientes d'une clinique neuro-psychiatrique, des jeunes « gravement perturbés » dans un centre de soin et d'éducation pour enfants et adolescents, des familles tournaisiennes défavorisées, des femmes handicapées mentales en institut spécialisé, des habitants de cités de logements sociaux, des personnes âgées, des habitués de cafés populaires des Marolles, des majorettes du Hainaut... et, depuis douze ans, les patients d'Ousteri, en Inde.

 

Isabelle Detournay aime les liens, les histoires qui se nouent et qui se croisent. Sans préméditation« Je ne pensais pas qu'il fallait aller loin, alors je suis restée d'abord en Belgique. » Et puis, curieuse, elle part pour un premier séjour aux Etats-Unis dans une grande famille accueillant adolescents et adultes handicapés mentaux. L'année suivante, diplôme et prix national « Photographie Ouverte » en poche, elle s'achète un billet pour l'Inde. Comme à son habitude, elle pose d'abord ses valises, range son appareil et plonge dans la vie. « Je ne veux pas mettre la photo en avant, cela me semble incongru. Pour moi, il faut qu'il se passe des choses pour que je puisse les photographier, et non l'inverse. » Dans la campagne du Tamil Nadu, les gens ne parlent pas anglais. Aucun problème : avec Rani, la cuisinière du centre d'Ousteri, qui l'accueille dans sa chambre, et avec les patients, Isabelle dessine. « Avant de vouloir aider les gens, il faut d'abord comprendre ce qui se passe, observer. J'avais ce luxe de ne pas avoir de place à tenir, de rôle à jouer, et surtout, envie de garder cette espace de liberté. J'y suis retournée tous les ans. Ce n'était pas planifié. »

 

Elle dit : « Je n'ai pas envie de plaire. Je ne dois pas produire absolument. » Elle dit aussi : « La photographie pour moi doit être un besoin, et pas un accessoire. »   Et elle dit enfin : « J'ai l'impression de photographier toujours la même chose... » : des traces de vie, d'existences, qui pourraient se dissoudre mais qui sont fixées là, en argentique, sans bruit, intenses.

 

 

Oustéri, ou la collecteuse

 

« L’image volée ne m’intéresse pas, dit Isabelle Detournay. L’autre doit être conscient de ma présence, de l’image de lui-même qu’il a envie de donner. » Et dans un centre psychiatrique pour adultes, le résultat est saisissant. Depuis 1999 à aujourd'hui, douze voyages mènent la photographe à Ousteri, un village près de Pondichéry, dans le sud-est de l'Inde. « Au fil des ans, la photographie est un moyen fort de prolonger ma réalité quotidienne auprès de chacun des patients, de tisser des liens forts », écrit-elle dans son introduction à l'exposition au Château Gilson. Chaque portrait, chaque autoportrait, chaque portrait mis en scène par la personne photographiée elle-même est une trace de vie, témoignage de la complicité entre la photographe et ses modèles. Ils déambulent. Ils s'amusent. Ils jouent. Ils se lavent. Ils vivent. On les voit prendre de l'âge, devenir adultes, disparaître parfois. « On est très proche de la vie des gens. C'est bien, mais il faut faire attention à ne pas leur faire du tort », glisse Isabelle Detournay (...). Elle raconte qu'une année, elle a offert au centre d'Ousteri une de ses photographies d'exposition en noir et blanc : ce genre d'œuvres coûte plusieurs centaines d'euros. « L'année suivante, , je l'ai retrouvée affichée sur un vieux panneau avec dix punaises rouillées. Ils avaient tout à fait le droit de faire cela et... cela m'a fait du bien », rit-elle. « Cela me ramène à la base. »

La classe A008

David Nollet, September 16, 2017

david@cape.ag

 

 


September, back-to-school-month. Children and adolescents are hearing that freedom was good for them but that routine is better. Dark humour of the system! For the occasion, I am presenting here a photobook about the routines and the very complex reality in a vocational secondary school in the heart of Brussels: the Institut des Arts et Métiers de la Ville de Bruxelles. More specifically, the book is focussing on the students of its (automobile) mechanics class: la classe A008.


Typically for Brussels, most of the students happen to have their roots in another country, even in another continent. Their minds and souls are molded in Tirana, Casablanca, Cali, Ouagadougou, Grozny…… Perhaps they are more citizens of the world, than citizens of Brussels. But in spite of their international backgrounds, their school is not really perceived as a cosmopolitan place. It is perceived as a difficult place. Most of the students don’t go there by choice. “They are told to go there by some teacher, career adviser, staff assessment“, as Andrea Rea points out in the book’s afterword. He also explains that the very nature of the culturally diverse communities in a vocational school is largely the consequence of an eductional system confirming pre-existing social inequalities. It makes that there is some kind of fatality about these boys’ enrollment at the school.



Isabelle Detournay stated that she had the memorable film “Le Fils” by the Dardenne brothers in the back of her mind, when she developed the idea of working in the institute. But, the school gates did not open straight away for her. It was “with the audacity of the timid that sometimes can move mountains” that she had to convice an entire hierarchy of officials and of course also the students and their teachers themselves to enter their micro-cosmos. In 2013, she started to follow their daily routines and activities for a period of four years.

So, the result is this great photobook in which the disgraceful context of violence, suspicion and rejection in which the boys are often placed is ditched for good. It is Isabelle’s personal, cinematographic approach that changes our perception into one of respect, esteem and comprehension. Cinematographic? The photographer sees spanners, hammers, lathes as props. She sees the blue overalls and safety shoes as costumes. The neon-lit workshop is treated as a setting. The actors? Just boys together. On their faces Isabelle shows the concentration, pleasure and pride of learning; the exhaustion at the end of a gloomy winter’s day; the joy of being together; the tensions of being together too close for too much of time. The action? She knows how to catch the moments that turn a miserable day into a great one. There is the well observed posture of the teacher while he is speaking about the mysteries of an engine. His hand is gently lying on the thing. In another photograph, the same teacher is having a conversation with two pupils. He is sitting on a chair and his boys are looking down on him. He couldn’t care less about the inversion of the positions. He passes his knowledge to them and he has their respect. Isabelle has a remarkable eye for other details of the body language. Throughout the work, she shows hands that are cleaning, screwing, washing, changing socks, holding a machine, teasing, pointing ….How could one better underline the essence of their future “handyman” profession?



All the images are made in the interior of la classe A008. It creates the feeling that at least for the time being these young men are safe. This is especially the case, when we see glimpses of rainy grey Brussels through the windows of the class. Outside the window panes, that is where there is less time to learn; where it is more difficult to interact as one wished to interact; where there will be less camaraderie.



A very demanding reality will be theirs, yes. But then, WHOSE REALITY COUNTS? For me this question is one of the most important ones in the field of photography (and photobooks). And Isabelle Detournay has a very strong track record of powerful photographic answers to it. “As it turns out, she has always involved herself in areas which have been stigmatized by society” says Adèle Santocono in another afterword. In 2005, she made a beautiful work on the majorettes on the countryside in Belgium. Afterwards she started working with folks in Brussels that have fallen behind. For example, she has projects in the Marolles and in the bars around the Gare du Midi (BTW these are the same places that have been treated by Pablo Casino and Pierre Peeters). However, her latest work on “la classe A008” is an uppercut answer to the question!

 

The photobook opens and closes with an important prop. We see mirrors. Mirrors in which one can look with self-esteem. Waw! La Classe A008 may be a man’s world, but it would be nothing without this lady. Thank you very much Mrs. Detournay!

 

 

 

 

Les majorettes, Georgette, par Isabelle Detournay, photographe.

Fabien Ribéry, le 28 octobre 2019.

https://lintervalle.blog/2019/10/28/les-majorettes-georgette-par-isabelle-detournay-photographe

 

Isabelle Detournay est une artiste sensible à l’humanité des personnes qu’elle photographie, à leur énergie, à leur lumière. Son regard est frontal, mais jamais de pure extériorité.  Les êtres qu’Isabelle Detournay rencontrent pourraient en effet être elle-même, dans son village natal, dans une école d’apprentissage, ailleurs encore.

La photographie n’est pas pour elle un art de la prouesse formelle ou de l’épate, mais une pulsion vitale déployée au contact de la réalité la plus humble.

S’intéressant particulièrement à la façon dont les humains forment des ensembles, des collectifs, des communautés précaires ou durables, Isabelle Detournay considère la photographie et sa place d’artiste-témoin comme l’un des maillons de la grande chaîne du vivant.

Je n’ai découvert que très récemment votre livre Majorettes (Husson éditeur, 2008), qui m’enchante par sa simplicité, son humanité et sa lumière. Comment vous êtes-vous intéressée à ce thème ?

Merci, c’est génial alors parce que c’est cette lumière et cette énergie qui me guidaient en fait. Ce qui m’a motivée, c’est l’envie de les découvrir de l’intérieur, au quotidien, en dehors justement d’une représentation stéréotypée. De plus, j’avais passé pas mal de temps à l’étranger et c’était l’occasion de renouer avec mon village d’enfance, dans l’approche des jeunes vivant là à ce moment-là, dans le temps présent, pas dans une nostalgie figée. Une vraie fenêtre pour moi aussi, une lumière un peu étouffée qui demandait à être libérée quelque part. Rien de kitsch, que du quotidien simple et débordant de vitalité.

Pourquoi avoir utilisé le format carré ? Comment avez-vous pensé vos compositions et leur organisation chromatique ?

En fait, je fais du 6X6 depuis très longtemps. J’ai commencé en 1995 le format 120, au début de mes études de photographie et je ne l’ai plus jamais quitté depuis ce jour. Les compositions sont, je pense, épurées et les plus lisibles possibles, ligne d’horizon plutôt constante vers le milieu, ou un peu au-dessus, sans effet particulier de cadrage. Je ne suis pas très fan des effets en fait. Si je peux disparaître derrière mon image à hauteur d’homme, souvent frontale, je suis ravie. Je pense que le photographe ne doit pas forcément dérouler son savoir-faire « original » dans les images, ou plutôt, s’il peut le faire l’air de rien, c’est plus fort.

Pour ce qui est des chromies, le sujet des majorettes en brandit tellement que les uniformes rouges et blancs sont récurrents et obsédants, au point que même les éléments de rouge des environnements ont fini par déteindre sur les images (petite voiture rouge, panneaux de signalisation,…) . Mais je mentirais si je disais que j’avais tout prémédité. La photographie s’analyse et se révèle aussi dans l’editing, les liens tissés entre les images tant sur le fond que sur la forme, parfois longtemps après la prise de vues.

Quel est votre parcours de photographe ?

Mon parcours de photographe a commencé il y a plus de vingt ans. A 18 ans, j’ai participé à un atelier photo dans un centre culturel du Hainaut, à Antoing, en Belgique. Quand j’ai découvert un tel moyen d’expression, ça m’a chamboulée tout à fait. Ma photographie ne vient pas spécialement de l’amour pour l’appareil photo. J’étais une enfant très timide et silencieuse, je pense que la photo vient plutôt de là. On emmagasine beaucoup, et puis on exprime des choses, autrement, même des années plus tard, devenue adulte.

Bref, à ce moment-là, après du secondaire général, je poursuivais alors des études de service social que j’ai achevées pour embrayer directement sur la photographie, à l’école de La Cambre à Bruxelles. Je n’avais pas d’ambition particulière car, outre le plaisir que j’avais à les réaliser, je ne croyais pas en mes images : j’ai eu besoin des autres pour donner de la valeur à mon travail, pour comprendre qu’elles pouvaient communiquer mieux que mes mots. En fait, j’avais énormément de choses à dire, et le moyen photographique a été un vrai « graal » pour moi, une clé.

Puis, en 2000, avec quelques autres photographes tout aussi engagés, nous avons créé l’un des premiers collectifs de photo en Belgique, un super outil fédérateur qui nous a permis à tous d’évoluer ensemble et de montrer nos images, en mettant le nom du collectif avant nos identités personnelles. Cela a duré une petite dizaine d’années puis nous avons chacun poursuivi notre route.

Et puis peu à peu, j’ai fait une agrégation et j’ai commencé à enseigner dans des cours du soir pour adultes d’abord et ensuite dans le supérieur artistique.

Puis, entre tout cela, je prends le temps de construire mes projets personnels, un peu comme une fourmi, mais totalement libre de mes choix. J’expose quand on m’invite ou je prends l’initiative d’exposer ici ou là. Je réponds à quelques appels à projets. Ceci dit, je privilégie la production à la mise en forme des sujets. Peut-être un peu trop, beaucoup de mes images restent dans mes tiroirs en fait ou sont montrées épisodiquement.

Pas simple d’être photographe, agent de sa propre photographie et financeur de ses propres images via d’autres activités professionnelles. Mais bon, je ne vais pas me lamenter sur mon sort, je suis heureuse de faire partie des privilégiés qui peuvent faire de la photographie leur préoccupation viscérale et centrale, et la partager au quotidien.

Vous avez grandi en Belgique, à Gaurain-Ramecroix. Qu’est-ce que ce village ?

C’est un village d’environ 3000 habitants en Hainaut Occidental en Belgique. J’y ai grandi, mon père et sa famille en sont originaires. C’est un village de carrières et de cimenteries, un village plus gris que vert on pourrait dire. Toute la vie du village tourne autour de l’activité de l’extraction de la pierre. D’ailleurs, la piste d’athlétisme où s’entraînent les majorettes, que l’on voit dans le livre, est construite sur une ancienne carrière remblayée. Les maisons les plus anciennes sont faites en pierre calcaire grise de Gaurain, et quasiment tous les habitants ont un lien avec l’activité industrielle qui s’y déroule.

Comment construit-on sa féminité lorsque l’on est ou a été majorette ? Depuis quand ce phénomène existe-t-il ?

Là, je ne suis pas sociologue ni psychologue, je me garderai bien de bâtir une théorie là-dessus. Construire sa féminité et être majorette c’est peut-être un pléonasme. C’est en tout cas un lieu où les jeunes filles passent un temps exclusivement ensemble à se mettre en condition, à se pomponner, à se coiffer, à s’imiter les unes les autres, à se distinguer aussi l’une de l’autre, parfois dans des détails d’habillement ou dans l’invention de nouvelles chorégraphies. Et toutes ces choses répétées, transmises et modulées au travers des générations sont peut-être la construction de la féminité, mais je dirais que, plus largement, c’est une sorte de passage vers l’âge adulte ritualisé, rendu public, orchestré, entouré de la famille ou de celle des amis quand la leur est défaillante.

Par ailleurs, la majorette vient de la féminisation du joueur de « tambour major » au 19ème aux Etats-Unis. Cela vient clairement du monde des marches militaires et des fanfares. L’origine est plutôt loin de mes majorettes qui animent les villages hennuyers, mais c’est vrai, elle la module encore dans les codes vestimentaires, dans la rigueur de la pratique. Les Majorettes Laurette ont toujours gardé les bottes et le costume impeccable.

Qui sont les photographes qui aujourd’hui vous intéressent le plus ? Vous êtes notamment proche de l’Américain Steve Hart.

Entre autres, oui, Steve Hart est quelqu’un que j’ai énormément admirée quand il a présenté A Bronx family album à New York. En 1998, j’y étais moi-même, dans une famille privilégiée où je faisais des images aussi, rien de bien comparable mais à la fois je me suis sentie très proche de lui et de son approche respectueuse, sans concession. Sa présence sur de longues années, à des moments clés, auprès de cette famille portoricaine me touche encore énormément. Je l’ai rencontré réellement récemment, nous nous sommes échangés nos livres, nous étions sur pied d’égalité tout à coup… enfin pour lui car moi je me sens toujours impressionnée ! C’est l’époque aussi où les images de Diane Arbus m’ont percutée.

Sinon, pour ceux qui m’impressionnent, je citerai aussi August Azaglo, photographe guinéen qui faisait des portraits en buste en noir et blanc dans un studio de fortune en Côte d’Ivoire. D’une grande sobriété, ses modèles sont d’une dignité incroyable. Si je me lance dans une série de portraits, j’y reviens toujours. Et puis aussi Malick Sidibé, Seïdou Keita.

Et puis en Europe, j’ai découvert Zofia Rydet récemment, cette femme polonaise qui avait un besoin compulsif de faire des portraits de villageois polonais dans leurs intérieurs, au flash et au grand angle. Cette démarche est pour moi une réelle pulsion de vie insatiable, cela ne peut qu’émouvoir profondément.

En Belgique, mon professeur Christian Carez à l’école de La Cambre m’a toujours marquée énormément. Il a fait notamment Chroniques immigrées avec Michel Vanden Eeckhoudt en 1976. J’ai revu récemment ce travail dans une expo à Bruxelles, il reste d’une puissance étonnante encore aujourd’hui.

Je remplirais des pages d’influences, … Denis Dailleux, ou Roger Ballen, ou encore Alec Soth dans un tout autre style. Des maîtres du format 120 !

Peut-on vous qualifier, sans que ce terme soit le moins du monde dévalué, de photographe empathique ?

C’est vous qui voyez, mais pour moi, être photographe ne peut pas se concevoir pas sans empathie.

Pourquoi une telle volonté de photographier les milieux populaires, dans Majorettes comme dans La Classe A008, dont l’action si l’on peut dire se passe dans une classe de l’école des Arts et Métiers de Bruxelles ?

S’il est bien une chose que je ne veux pas faire, c’est théoriser sur ma propre production. Je me suis toujours lancée dans des projets qui m’amènent à rencontrer des personnes qui me touchent, qui me donnent envie de les montrer, de passer du temps à leurs côtés. J’ai besoin de me sentir utile, nécessaire, même. Et je pense que c’est auprès de ces gens que je le suis, car j’apprends aussi énormément d’eux et je me sens investie de la mission de les montrer, de relayer leurs traces d’existences collectées pas à pas.

La relation est à double sens et me questionne toujours de façon aussi importante car elle me bouscule dans mes représentations, mon fonctionnement, mon quotidien. En fait j’oublie rapidement que le milieu que je photographie est « populaire », je m’y sens à ma place, à l’aise, pleinement.

C’est au moment de mettre cela en forme dans un livre par exemple que les choses sont remises à distance, contextualisées, analysées. Andrea Rea, par exemple, sociologue auteur d’un texte dans La classe A008 le fait merveilleusement au sujet des jeunes scolarisés dans l’enseignement professionnel à Bruxelles. Il permet de contextualiser mon « échantillon subjectif » dans une échelle plus large, il argumente mon expérience locale avec un peu de plus de hauteur. Et là c’est magique quand ce triangle se forme, quand nous nous comprenons, quand les cercles tout à fait différents dont nous provenons se croisent. Au fond, nous parlons tous de la même chose, d’humanité.

Vous considérez-vous comme une ouvrière de la photographie ?

Pas vraiment. Même si j’ai besoin de beaucoup d’heures de travail, de remettre sans cesse en jeu mes acquis. Dans la somme de travail et la précarité de mon travail peut-être. Je suis, une passeuse d’images, un maillon de la chaîne. En cela, oui.

Qu’exposez-vous actuellement au Musée des beaux-arts de Tournai ?

En fait, il s’agit d’une exposition dans le cadre de Europalia Roumanie, avec deux autres photographes belges Bernard Bay et Nicolas Clément, et trois photographes roumains : Daniel Constantinescu, Nicu Ilfoveanu et Iosif Kiraly.

Nous travaillons ensemble depuis 2013, les Belges en Roumanie et les Roumains en Belgique.

Nous exposons dans le magnifique musée des Beaux-Arts (musée Horta) qui contient une superbe collection d’art réaliste. Je ne vais pas spoiler ici le contenu de l’expo mais disons que je me suis amusée, pour celle-ci, à revoir mes séries d’images de façon transversale pour la première fois, grâce à ce dialogue avec la peinture, notamment autour de la figure de Diogène, qui a fait écho à « mes » Diogène roumains, les gens de la rue que je filme actuellement, qui m’interpellent dans leur liberté, leur affranchissement des conventions sociales qui vivifie tellement !

Quelle est la nature de vos travaux actuels ?

En ce moment, je travaille sur un documentaire, avec des personnes filmées à Bucarest, autour de la Gare du Nord. J’y travaille avec le soutien de l’Association des Jeunes Cinéastes à Bruxelles. Beaucoup de nouveaux codes pour moi, avec lesquels j’espère arriver à construire un film qui interpellera les gens autant que moi j’ai été bousculée lors de sa réalisation.

Propos recueillis par Fabien Ribery